Les présidents
François Mitterrand
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François Mitterrand (1916-1996), socialiste, président de 1981 à 1995 — le plus long mandat de la Ve République. Son élection du 10 mai 1981 fait accéder la gauche au pouvoir pour la première fois sous la Ve. Sa présidence tient en une tension : deux années de réformes profondes, puis l'apprentissage des contraintes économiques et européennes, deux cohabitations — et un héritage toujours disputé.
Pourquoi a-t-il été élu ?
En 1981, la France sort de deux chocs pétroliers : inflation à deux chiffres, chômage en forte hausse, sentiment d'usure après vingt-trois ans de pouvoir de la droite. Le président sortant, Valéry Giscard d'Estaing, est affaibli par la crise, l'affaire des diamants et la guerre ouverte avec Jacques Chirac, qui divise son camp. En face, Mitterrand a patiemment unifié la gauche (programme commun avec les communistes en 1972) puis s'en est émancipé. Sa campagne « la force tranquille » et ses 110 propositions promettent le changement sans l'aventure. Il l'emporte au second tour avec 51,76 % des voix.
Source : Conseil constitutionnel — résultats officiels de l'élection présidentielle de 1981
Sa présidence en une phrase
Le président qui a prouvé que l'alternance était possible et que la gauche pouvait gouverner — et qui a découvert dès 1983, avant tous ses successeurs, que les contraintes économiques et européennes encadrent désormais tout gouvernement, quel que soit son camp.
Sa présidence en cinq dates
10 mai 1981 — Première victoire de la gauche à une présidentielle de la Ve République. Liesse place de la Bastille ; le 21 mai, il dépose une rose au Panthéon.
9 octobre 1981 — Promulgation de la loi abolissant la peine de mort, portée par Robert Badinter — contre l'opinion majoritaire de l'époque.
Mars 1983 — Le « tournant de la rigueur » : après trois dévaluations du franc, le choix de l'Europe et de la désinflation l'emporte sur la relance. La politique de rupture s'arrête.
16 mars 1986 — La droite gagne les législatives : première cohabitation de la Ve République, avec Jacques Chirac à Matignon.
20 septembre 1992 — Référendum sur le traité de Maastricht : le « oui » l'emporte de justesse (51,04 %). L'Union européenne et la future monnaie unique sont lancées.
Sa présidence en cinq mesures
Abolition de la peine de mort (1981) — Jamais remise en cause depuis, constitutionnalisée en 2007.
Retraite à 60 ans, 39 heures, 5e semaine de congés payés (1982) — Le cœur social des débuts — la retraite à 60 ans sera progressivement remise en cause à partir de 2010.
Décentralisation (lois Defferre, 1982) — Transfert de pouvoirs de l'État vers les régions, départements et communes : l'organisation territoriale actuelle en descend directement.
Nationalisations (1982)… puis rigueur (1983) — Cinq grands groupes industriels et l'essentiel des banques nationalisés — avant le tournant de 1983 et les privatisations des cohabitations.
RMI (1988) — Le revenu minimum d'insertion, créé sous Rocard, ancêtre du RSA : un filet de sécurité universel voté à la quasi-unanimité.
Les grandes lignes de son programme
Les « 110 propositions pour la France » (1981) : rupture économique — nationalisation des grands groupes industriels et des banques, relance par les salaires et la consommation, impôt sur les grandes fortunes ; conquêtes sociales — retraite à 60 ans, 35 heures (objectif affiché, 39 réalisées), cinquième semaine de congés payés, droits nouveaux pour les travailleurs ; libertés — abolition de la peine de mort, dépénalisation de l'homosexualité, radios libres, décentralisation ; et une politique étrangère d'indépendance dans la fidélité à l'alliance atlantique.
En 1988, sa réélection se fait sur un programme inverse dans la méthode : la « Lettre à tous les Français », prudente, recentrée, promettant « ni nationalisations ni privatisations » (le fameux « ni-ni »). Les deux campagnes disent le trajet parcouru en sept ans.
Source : Les 110 propositions (1981) et la Lettre à tous les Français (1988) — textes disponibles via la Fondation François Mitterrand et vie-publique.fr
Les principales mesures, une par une
Abolition de la peine de mort (loi du 9 octobre 1981) : décidée contre l'opinion majoritaire, défendue par Robert Badinter ; toujours en vigueur, constitutionnalisée en 2007.
Retraite à 60 ans (ordonnance de mars 1982), 39 heures et cinquième semaine de congés payés (janvier 1982) : arguments d'époque — partager le travail et récompenser les travailleurs ; critiques — coût pour l'économie dans un contexte de crise. La retraite à 60 ans a tenu près de trente ans (report à 62 ans en 2010, 64 en 2023) ; la cinquième semaine et la durée légale hebdomadaire existent toujours.
Nationalisations (loi du 11 février 1982) : cinq grands groupes industriels et l'essentiel du secteur bancaire. Défendues comme un outil de politique industrielle, critiquées comme coûteuses et dirigistes ; l'histoire a tranché par étapes — privatisations de 1986-1988 puis 1993-1995, sans retour en arrière.
Décentralisation (lois Defferre, à partir du 2 mars 1982) : fin de la tutelle préfectorale a priori, exécutifs élus dans les régions et départements. Rarement contestée depuis, elle structure toujours l'organisation du pays.
Lois Auroux (1982) sur les droits des travailleurs, remboursement de l'IVG (1982), dépénalisation de l'homosexualité (loi du 4 août 1982), libération des ondes (radios libres), impôt sur les grandes fortunes (1982, supprimé en 1987, rétabli en 1989 sous le nom d'ISF). Et sous le second mandat : RMI (loi du 1er décembre 1988) et création de la CSG (1990) — cette dernière, contestée à sa naissance, est devenue un pilier du financement social.
Source : Légifrance — lois du 9 octobre 1981, 11 février 1982, 2 mars 1982, 4 août 1982, 1er décembre 1988 · Vie-publique.fr — chronologies des réformes 1981-1995
Les grands événements du mandat
1981-1983 : état de grâce, puis crise — trois dévaluations du franc encadrent la marche à la rigueur. 1984 : immense manifestation pour l'école privée, retrait de la loi Savary, départ de Pierre Mauroy, arrivée de Laurent Fabius. 1985 : l'affaire du Rainbow Warrior (navire de Greenpeace coulé par les services français en Nouvelle-Zélande) coûte son poste au ministre de la Défense. 1986-1988 : première cohabitation avec Jacques Chirac. 1988 : réélection face à Chirac (54 %). 1989-1991 : chute du mur de Berlin et réunification allemande — sa prudence initiale reste débattue —, guerre du Golfe (participation française, 1991). 1992 : référendum de Maastricht gagné de justesse. 1993-1995 : seconde cohabitation (Édouard Balladur), santé déclinante, révélations sur son passé vichyssois (livre de Pierre Péan, 1994) et sur les écoutes de l'Élysée. Il meurt le 8 janvier 1996, huit mois après avoir quitté l'Élysée.
Source : Vie-publique.fr — chronologie des deux septennats ; INA — archives des événements cités
Sa manière de gouverner
Un président stratège et secret, qui cultive les équilibres entre courants du PS et use ses Premiers ministres (sept en quatorze ans : Mauroy, Fabius, Chirac, Rocard, Cresson, Bérégovoy, Balladur — dont deux de cohabitation). Rapport à l'opinion distant, goût des symboles (le Panthéon, les grands travaux : pyramide du Louvre, Grande Arche, Opéra Bastille, Bibliothèque nationale de France), maîtrise du temps long et des ambiguïtés — ses adversaires disaient « le Florentin ». Il a aussi montré que l'institution présidentielle pouvait absorber la cohabitation sans crise de régime : un précédent décisif pour la Ve République.
Zones d'ombre documentées : les écoutes téléphoniques de l'Élysée (condamnations judiciaires prononcées en 2005, après sa mort), la dissimulation de son cancer dès 1981 malgré la promesse de bulletins de santé, l'amitié maintenue avec René Bousquet, et un parcours de jeunesse passé par Vichy (fonctionnaire décoré de la francisque) avant la Résistance — révélé au grand public en 1994.
Source : Pierre Péan, Une jeunesse française, Fayard, 1994 ; jugement du procès des écoutes de l'Élysée (2005)
Le bilan économique et social — en distinguant ce qui lui revient
Évolutions constatées : l'inflation, environ 13 % en 1981, tombe sous 3 % en 1986 — la désinflation est le grand succès macroéconomique du septennat, au prix de la rigueur salariale. Le chômage, lui, passe d'environ 1,7 million de demandeurs d'emploi en 1981 à plus de 3 millions au début des années 1990 : c'est l'échec assumé (« contre le chômage, on a tout essayé », dira-t-il en 1993 — formule elle-même discutée). La dette publique reste alors modérée par rapport aux niveaux actuels, mais les déficits deviennent structurels.
Ce qui relève de ses choix : la relance isolée de 1981-1982 (jugée à contretemps par la plupart des économistes), puis le choix de 1983 de rester dans le système monétaire européen — le « franc fort ». Ce qui relève du contexte : la crise mondiale post-chocs pétroliers, la désindustrialisation engagée avant 1981, les taux d'intérêt américains très élevés du début des années 1980. Les économistes débattent encore du poids respectif de ces facteurs — les deux lectures extrêmes (« tout est de sa faute » / « il n'y pouvait rien ») sont l'une et l'autre indéfendables.
Source : INSEE — séries longues : inflation (13,4 % en 1981 ; 2,7 % en 1986), demandeurs d'emploi 1981-1995
Ce que ses défenseurs retiennent
L'homme de l'alternance : il a prouvé que la gauche pouvait gouverner la Ve République et que les institutions survivaient au changement de camp — démocratiquement, ce n'est pas rien. Les acquis irréversibles : abolition de la peine de mort, décentralisation, libertés nouvelles, cinquième semaine, RMI. Le bâtisseur européen : le couple franco-allemand avec Helmut Kohl (la photo de Verdun, main dans la main, 1984), l'Acte unique, Maastricht. Et un réalisme revendiqué : le tournant de 1983 aurait été non un reniement mais la preuve qu'il savait gouverner dans le réel.
Ce que ses opposants retiennent
À droite : les deux années 1981-1983 comme faute économique (relance à contretemps, nationalisations coûteuses), le chômage doublé, et un rapport au pouvoir jugé monarchique — l'Élysée comme cour, les affaires (écoutes, financements du PS des années 1980).
À gauche de la gauche : la trahison des promesses — la rigueur de 1983, la CSG proportionnelle, l'Europe libérale de Maastricht ; la conversion d'une partie du PS à l'économie de marché sans le dire.
Et une critique morale transversale, alimentée à partir de 1994 : le mensonge comme méthode — sur sa santé, sur son passé, sur Bousquet. Ses biographes les plus sévères et les plus admiratifs se disputent la part du cynisme et celle de la complexité.
Son héritage aujourd'hui
Institutionnel : la cohabitation apprivoisée, la preuve que l'alternance ne casse pas le régime. Social : l'abolition, la décentralisation, la cinquième semaine, le RMI/RSA, la CSG — des acquis que plus personne ne propose sérieusement d'abroger. Européen : l'euro est l'enfant de Maastricht ; la contrainte européenne qu'il a acceptée en 1983 encadre depuis tous les gouvernements — c'est peut-être sa décision la plus durable. Politique : le PS qu'il a porté au sommet a dominé la gauche pendant trente ans avant de s'effondrer en 2017 ; le débat interne à la gauche française (gouverner dans le marché ou le contester) est toujours, au fond, un débat sur 1983.
Dans la mémoire collective, il reste l'un des présidents les plus clivants : régulièrement en tête des classements des présidents « préférés » à gauche, symbole des renoncements pour une partie de la gauche radicale, et adversaire historique respecté à droite.
1981-1995 : les quatorze années
10 mai 1981 — L'alternance : Mitterrand bat Giscard d'Estaing (51,76 %). Premier président socialiste de la Ve République. La dissolution donne dans la foulée une large majorité PS à l'Assemblée.
1981-1982 — Les grandes réformes : Abolition de la peine de mort, retraite à 60 ans, 39 heures, cinquième semaine, nationalisations, décentralisation, lois Auroux, radios libres, dépénalisation de l'homosexualité.
mars 1983 — Le tournant de la rigueur : Après trois dévaluations, le choix du maintien dans le système monétaire européen impose la désinflation : blocage relatif des salaires, hausse d'impôts, fin de la relance. Le moment le plus commenté de toute la présidence.
1984 — L'école privée fait reculer le pouvoir : Manifestation géante contre la loi Savary sur l'école privée ; le texte est retiré, Mauroy part, Fabius devient Premier ministre. Les communistes quittent le gouvernement.
1985 — Rainbow Warrior : Les services secrets français coulent le navire de Greenpeace à Auckland (un mort). Le scandale coûte son poste au ministre de la Défense Charles Hernu.
1986-1988 — Première cohabitation : La droite gagne les législatives ; Chirac gouverne, privatise, et Mitterrand se réinvente en arbitre au-dessus des partis — avant de battre Chirac en 1988 (54 %).
1988-1991 — Rocard et le RMI : Second mandat ouvert sur la « France unie » : RMI (1988), CSG (1990), discours de La Baule sur la démocratisation en Afrique (1990).
1989-1991 — La fin de la guerre froide : Chute du mur de Berlin, réunification allemande (sa prudence initiale reste débattue), guerre du Golfe avec participation française (1991).
20 sept. 1992 — Maastricht : Le référendum sur le traité créant l'Union européenne et programmant la monnaie unique est gagné de justesse : 51,04 % de oui. Mitterrand, malade, avait défendu le traité dans un grand débat télévisé face à Philippe Séguin.
1993-1995 — Seconde cohabitation et crépuscule : Déroute du PS aux législatives de 1993, gouvernement Balladur, santé déclinante, révélations sur la jeunesse vichyssoise (Péan, 1994). Il quitte l'Élysée en mai 1995 et meurt le 8 janvier 1996.
Idées reçues : vrai ou faux ?
« Mitterrand a intégralement appliqué un programme socialiste pendant quatorze ans. » — Faux. La politique de rupture (nationalisations, retraite à 60 ans, hausse des salaires) n'a duré que deux ans : face à l'inflation, aux déficits et à trois dévaluations du franc, le « tournant de la rigueur » de mars 1983 réoriente la politique vers la désinflation et le maintien dans le système monétaire européen. Suivront deux cohabitations avec la droite (1986-1988, 1993-1995) et des privatisations. Les quatorze années Mitterrand contiennent en réalité plusieurs politiques économiques successives, parfois opposées.
« La peine de mort a été abolie parce que l'opinion publique le réclamait. » — Faux. En 1981, les sondages donnaient une majorité de Français favorables au maintien de la peine de mort (environ 60 % selon les enquêtes de l'époque). Mitterrand avait annoncé sa position abolitionniste pendant la campagne, en assumant d'aller contre l'opinion majoritaire ; la loi portée par Robert Badinter a été votée le 9 octobre 1981. C'est un exemple classique de décision prise contre l'opinion du moment et jamais remise en cause depuis — l'abolition est constitutionnalisée depuis 2007.
« Le tournant de la rigueur de 1983 a annulé tout ce qui avait été fait en 1981-1982. » — Partiellement vrai. Le tournant de 1983 a bien enterré la politique de relance et la logique de rupture avec le capitalisme. Mais l'essentiel des réformes de société et de structure est resté : abolition de la peine de mort, retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, 39 heures, décentralisation, lois Auroux, radios libres, remboursement de l'IVG. Ce qui a changé, c'est la politique macroéconomique — pas les acquis sociaux et sociétaux des deux premières années.
« Mitterrand a fait entrer la France dans l'Union européenne. » — Trompeur. La France est un pays fondateur de la construction européenne (traité de Rome, 1957) — bien avant Mitterrand. En revanche, il a joué un rôle décisif dans son approfondissement : relance avec Helmut Kohl, Acte unique (1986), et surtout traité de Maastricht (1992), qu'il a soumis à référendum et qui a créé l'Union européenne et programmé l'euro. Dire qu'il a « fait entrer la France dans l'UE » confond fondation et approfondissement.
Sources
- Conseil constitutionnel — résultats officiels des scrutins de 1981, 1986, 1988, 1992, 1993
- Légifrance — textes des lois citées (1981-1990)
- INSEE — séries longues inflation et chômage
- Vie-publique.fr — dossiers « les années Mitterrand »
- Michel Winock, François Mitterrand, Gallimard, 2015 ; Pierre Péan, Une jeunesse française, Fayard, 1994
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