Les familles politiques

Le centre

Dernière vérification factuelle : 2026-07-12

En 20 secondes

On croit souvent que le centre, c'est « ne pas choisir ». C'est une erreur : le centre est une vraie famille politique, avec des idées constantes — libéralisme tempéré, construction européenne, décentralisation, recherche du compromis — et une histoire longue, de la démocratie chrétienne au radicalisme. Être centriste, ce n'est pas être sans opinion : c'est penser que les meilleures solutions se construisent entre les blocs, pas contre eux.

Être centriste : un contenu, pas une absence

Le cliché veut que le centriste soit celui qui « coupe la poire en deux ». En réalité, le centre défend des positions qui lui sont propres et qu'on ne trouve telles quelles ni à droite ni à gauche : une économie de marché corrigée par le social, une Europe intégrée, des institutions rééquilibrées (proportionnelle, décentralisation), et le compromis assumé comme méthode de gouvernement — pas comme un renoncement. Sur certains sujets, comme l'Europe, le centre a même été plus constant que les deux grands blocs.

Les grandes valeurs

Quatre marqueurs reviennent chez presque tous les centristes : un libéralisme tempéré (l'économie de marché, oui, mais encadrée et corrigée par la solidarité) ; l'Europe (le centre est la famille la plus constamment europhile de la vie politique française) ; la décentralisation et les corps intermédiaires (communes, associations, partenaires sociaux — décider au plus près des gens) ; et le compromis comme méthode : chercher l'accord entre forces différentes n'est pas une faiblesse mais une conception du pouvoir, courante dans les démocraties voisines qui votent à la proportionnelle.

D'où vient le centre ?

Le centre français a plusieurs sources. Le radicalisme : le Parti radical, fondé en juin 1901, est le plus ancien parti politique français encore existant — pilier de la IIIe République, défenseur de la laïcité et de la petite propriété. La démocratie chrétienne : issue du catholicisme social, incarnée après-guerre par le MRP de Robert Schuman et Georges Bidault, matrice de la construction européenne. Et le libéralisme orléaniste du XIXe siècle, partagé avec la droite libérale. Trois traditions différentes — c'est pour cela que le centre, comme la droite ou la gauche, est pluriel.

Les principales sensibilités

On distingue habituellement : la sensibilité démocrate-chrétienne (dignité de la personne, famille, corps intermédiaires, Europe — le MRP hier, une partie du MoDem et de l'UDI aujourd'hui) ; la sensibilité radicale (laïcité, école publique, classes moyennes indépendantes — commerçants, professions libérales) ; et le libéralisme social (accepter le marché tout en corrigeant activement ses inégalités). Ces sensibilités ne disent pas la même chose sur la religion, l'école ou l'économie — mais elles se retrouvent sur l'Europe, les institutions et la méthode du compromis.

Quelques figures

Robert Schuman (démocrate-chrétien, père fondateur de la construction européenne avec sa déclaration du 9 mai 1950), Jean Lecanuet (candidat centriste face à de Gaulle en 1965 — 15,57 % au premier tour), Simone Veil (centre-droit libéral, figure transpartisane — voir aussi la fiche droite), François Bayrou (18,57 % en 2007, meilleur score d'un candidat centriste autonome sous la Ve République, fondateur du MoDem), Jean-Louis Borloo (fondateur de l'UDI en 2012). Des parcours très différents, unis par le refus de se fondre dans l'un des deux grands blocs.

Ce que disent ses défenseurs

La vie politique française serait malade de sa brutalité : l'alternance de blocs qui défont ce que l'autre a fait empêcherait les réformes de durer. Le compromis, pratiqué partout en Europe du Nord, produirait des politiques plus stables et mieux acceptées. Le centre serait aussi le seul à tenir ensemble deux exigences que les blocs opposent : la liberté économique et la justice sociale. Enfin, la proportionnelle qu'il réclame rendrait l'Assemblée plus fidèle aux votes réels des Français.

Ce que disent ses critiques

Le centre serait un positionnement plus qu'un projet : il se définirait par rapport aux autres, pas par lui-même. Sa recherche du compromis masquerait une ambiguïté entretenue — « ni oui ni non » — qui lui permettrait de s'allier au plus offrant. Et dans les faits, sous la Ve République, il aurait presque toujours fini par gouverner avec la droite : son indépendance serait une posture d'entre-deux-élections. Les centristes répondent que leurs constantes (Europe, décentralisation, proportionnelle) sont documentées de longue date — le débat est ouvert, et cette fiche vous donne les éléments des deux côtés.

Le centrisme a-t-il un contenu ?

C'est la question que cette fiche prend au sérieux, parce qu'elle structure toutes les critiques adressées au centre. Réponse courte : oui, et il est documenté. Le corpus centriste combine trois héritages doctrinaux réels — la démocratie chrétienne, le radicalisme, le libéralisme social — et des positions constantes que l'on retrouve de décennie en décennie : l'intégration européenne, la décentralisation, le scrutin proportionnel, une économie de marché corrigée par la redistribution et le dialogue social.

Ce qui distingue le centre, c'est moins l'absence d'idées que le refus d'un principe unique : là où la gauche part de l'égalité et la droite de l'ordre ou de la liberté économique, le centre revendique l'équilibre entre des principes concurrents — et assume que cet équilibre se négocie. On peut juger cette posture sage ou molle ; on ne peut pas dire qu'elle est vide. Les historiens du centrisme (Sylvie Guillaume notamment) montrent d'ailleurs que son problème historique n'est pas le contenu mais la traduction politique : sous des institutions majoritaires, exister entre deux blocs est structurellement difficile.

Source : Sylvie Guillaume, Le Centrisme en France aux XIXe et XXe siècles : un échec ?, MSHA, 2005

La démocratie chrétienne : le MRP et Schuman

Issue du catholicisme social du XIXe siècle, la démocratie chrétienne défend la dignité de la personne, la famille, les corps intermédiaires et la subsidiarité — ne pas faire à l'échelon supérieur ce qui peut être fait plus près des gens. En France, son grand moment est l'après-guerre : le Mouvement républicain populaire (MRP), fondé en 1944, devient l'un des tout premiers partis du pays, avec des figures comme Georges Bidault et Robert Schuman, plusieurs fois président du Conseil et ministre des Affaires étrangères.

C'est de cette famille que naît la construction européenne : la déclaration Schuman du 9 mai 1950 propose de mettre en commun le charbon et l'acier français et allemands — l'acte fondateur de ce qui deviendra l'Union européenne. Le MRP décline ensuite avec la Ve République, mais la sensibilité démocrate-chrétienne ne disparaît pas : elle irrigue le Centre démocrate de Lecanuet, le CDS, puis l'UDF, le MoDem et l'UDI. En Europe, elle reste une force majeure (la CDU allemande en est l'exemple type) — en France, elle survit comme sensibilité plus que comme parti.

Le radicalisme : le plus vieux parti de France

Fondé en juin 1901, le Parti républicain, radical et radical-socialiste — dit Parti radical — est le plus ancien parti politique français encore existant. Sous la IIIe République, il en est le pilier : défense de la laïcité (il est au pouvoir lors de la loi de séparation de 1905), de l'école publique, de la petite propriété et des classes moyennes indépendantes — commerçants, artisans, professions libérales, instituteurs. Selon une boutade célèbre, son électeur avait « le cœur à gauche et le portefeuille à droite » : réformateur en politique, prudent en économie.

Situé à gauche au début du XXe siècle, le radicalisme glisse vers le centre à mesure que le socialisme puis le communisme occupent la gauche. En 1972, il se scinde sur l'alliance avec la gauche : les radicaux de gauche (MRG) rejoignent l'union de la gauche, le Parti radical dit « valoisien » reste au centre-droit et participera à l'UDF puis à l'UDI. Cette scission illustre une constante : le centre français a toujours eu un pied vers chaque bloc.

L'héritage orléaniste : le « juste milieu »

Troisième source du centre : le libéralisme orléaniste du XIXe siècle, du nom de la monarchie de Juillet (1830-1848), qui revendiquait le « juste milieu » entre la réaction monarchique et la révolution — libertés parlementaires, libertés économiques, gouvernement des modérés. Dans la grille classique de René Rémond, l'orléanisme est l'ancêtre de la droite libérale ; mais il est aussi celui du centre-droit, et c'est précisément pour cela que la frontière entre centre et droite libérale est si poreuse en France.

Valéry Giscard d'Estaing en est l'illustration parfaite : libéral, européen, réformateur sur les mœurs, il gouverne au centre-droit et fédère centristes et libéraux dans l'UDF. Des figures comme Simone Veil relèvent du même espace — centre-droit libéral — et sont revendiquées à la fois par le centre et par la droite modérée (la fiche droite lui consacre un portrait). Retenez l'idée : une partie du centre français est un centre-droit qui a choisi de ne pas s'appeler « droite ».

Source : René Rémond, Les Droites en France, Aubier, 1982 (grille légitimisme / orléanisme / bonapartisme)

1965 : Lecanuet face à de Gaulle

Première présidentielle au suffrage universel direct, premier candidat centriste autonome : Jean Lecanuet, sénateur démocrate-chrétien, mène en 1965 une campagne moderne — jeune, souriant, très présent à la télévision, on le surnomme le « Kennedy français ». Son programme : l'Europe, contre la conception gaullienne de l'« Europe des nations ».

Résultat : 15,57 % au premier tour. C'est insuffisant pour se qualifier, mais suffisant pour priver le général de Gaulle d'une victoire dès le premier tour — le président sortant est mis en ballottage et ne l'emporte qu'au second tour face à François Mitterrand. L'épisode fonde le centrisme d'opposition sous la Ve République : il prouve qu'un espace électoral existe entre le gaullisme et la gauche, et Lecanuet crée dans la foulée le Centre démocrate pour l'organiser. Il montre aussi sa limite, qui ne sera jamais vraiment levée : cet espace pèse, mais ne gagne pas.

Source : Conseil constitutionnel — résultats officiels de l'élection présidentielle de 1965

1978 : l'UDF, la confédération giscardienne

Élu président en 1974, Valéry Giscard d'Estaing gouverne avec le soutien des gaullistes mais veut une force propre. En février 1978, avant les législatives, ses soutiens créent l'Union pour la démocratie française (UDF) — du titre de son livre Démocratie française. C'est une confédération : elle regroupe le Parti républicain (les libéraux giscardiens), le Centre des démocrates sociaux (CDS, héritier de la démocratie chrétienne) et le Parti radical, entre autres.

Pendant vingt ans, l'UDF est l'une des deux jambes de la majorité de droite et du centre, en concurrence permanente avec le RPR de Jacques Chirac. Elle incarne le centre-droit libéral et européen — mais au prix d'une ambiguïté durable : est-elle un centre autonome ou l'aile modérée de la droite ? La question n'a jamais été tranchée, et c'est précisément d'elle que naîtront les choix opposés des années 2000 : se fondre dans l'UMP (2002) ou revendiquer l'indépendance (Bayrou).

2007 : Bayrou et le pari de l'indépendance

Après la création de l'UMP en 2002, qui absorbe la majeure partie de l'UDF, François Bayrou fait le choix inverse : maintenir un centre indépendant des deux blocs. Candidat en 2002, il obtient 6,84 %. En 2007, sa campagne « ni droite ni gauche telles qu'elles sont » décolle : 18,57 % au premier tour, troisième position — le meilleur score d'un candidat centriste autonome de toute la Ve République.

Dans la foulée, il fonde le Mouvement démocrate (MoDem). Mais le pari a un coût immédiat : la plupart des députés et cadres de l'ex-UDF refusent la rupture avec la droite et créent le Nouveau Centre, allié de Nicolas Sarkozy. Le MoDem, privé d'alliances, s'effondre aux législatives — illustration mécanique du problème centriste sous le scrutin majoritaire : un cinquième des voix, presque pas de sièges. En 2012, Bayrou retombe à 9,13 %. L'expérience 2007-2012 reste le cas d'école du centrisme d'indépendance : électoralement réel, institutionnellement puni.

Source : Conseil constitutionnel — résultats officiels des élections présidentielles de 2002, 2007 et 2012

2017 : Macron — le centre devenu bloc central ?

En 2017, Emmanuel Macron est élu président sur un positionnement « et de droite et de gauche », avec le soutien décisif de François Bayrou et du MoDem, alliés dès février. Pour la première fois sous la Ve République, un espace se réclamant du dépassement des blocs devient dominant : le « bloc central » gouverne, et le MoDem en est une composante permanente.

Mais cette victoire ouvre un débat qui n'est pas tranché : le bloc macroniste est-il encore « le centre » ? Plusieurs travaux de politistes situent Renaissance au centre-droit, surtout depuis 2022, au vu de ses politiques économiques et régaliennes ; d'autres maintiennent le classement au centre — la fiche droite (section « partis ») détaille ce débat, et cette fiche ne l'arbitre pas davantage. Une chose est sûre : le centrisme historique (démocrate-chrétien, radical, social-libéral) et le bloc central macroniste ne se confondent pas entièrement. Le premier est une tradition doctrinale ; le second est une coalition de gouvernement, qui agrège aussi des libéraux venus de droite et des sociaux-démocrates venus de gauche. Dire « Macron a fait gagner le centre » et « le centre s'est dissous dans le macronisme » sont deux lectures défendables du même événement.

Le centre, la droite et la gauche

Le reproche le plus fréquent : « le centre finit toujours par choisir la droite ». Sous la Ve République, c'est le plus souvent vrai — Centre démocrate puis CDS, UDF, Nouveau Centre, UDI ont gouverné avec la droite. Mais la cause est autant institutionnelle qu'idéologique : le scrutin majoritaire à deux tours force chacun à choisir un bloc pour exister au Parlement, et le centre, économiquement libéral, a plus souvent trouvé l'accord avec la droite qu'avec une gauche longtemps alliée aux communistes.

Les contre-exemples existent pourtant : les radicaux de gauche sont alliés à la gauche depuis 1972 et ont participé à tous ses gouvernements ; lors de l'« ouverture » de 1988, des ministres venus du centre et de la droite modérée sont entrés dans les gouvernements de Michel Rocard ; et le MoDem de 2007-2012 a refusé tout ralliement à droite, Bayrou annonçant même voter François Hollande au second tour de 2012. La formule juste serait donc : sous la Ve République, le centre s'allie structurellement à la droite — sauf quand il tente l'indépendance, et il le paie électoralement, ou quand une partie de lui choisit la gauche, et elle devient un satellite. La proportionnelle, revendication centriste constante, vise précisément à sortir de ce dilemme.

L'Europe : le marqueur constant

S'il fallait retenir un seul marqueur du centre français, ce serait celui-là : l'europhilie, constante depuis 1950. La construction européenne est née de la démocratie chrétienne (déclaration Schuman du 9 mai 1950) ; la candidature Lecanuet de 1965 s'est faite au nom de l'Europe contre la conception gaullienne ; l'UDF a porté l'intégration européenne pendant vingt ans ; et lors du référendum de Maastricht en 1992 — approuvé de justesse, à 51,04 % — les centristes ont fait campagne massivement pour le « oui », alors que la droite se déchirait (Séguin, Pasqua) et que la gauche comptait aussi ses opposants.

Cette constance a un revers assumé : le centre est la cible naturelle des souverainistes des deux bords, qui voient dans son europhilie un abandon de souveraineté nationale. Les centristes répondent que la souveraineté s'exerce désormais à l'échelle européenne — monnaie, commerce, climat — et que la France seule ne pèse plus. Ce débat de fond est traité en détail dans les fiches consacrées à l'Union européenne ; retenez ici le fait politique : sur l'Europe, le centre n'a jamais varié, ce qui en fait, sur ce sujet au moins, la famille la plus prévisible de la vie politique française.

Source : Résultats officiels du référendum du 20 septembre 1992 sur le traité de Maastricht : « oui » 51,04 % (Conseil constitutionnel)

Les critiques qui lui sont adressées

La critique du centre a une longue histoire — dès la Révolution, on appelait « le marais » (ou « la Plaine ») les députés qui ne siégeaient ni avec les Montagnards ni avec les Girondins, avec l'idée qu'ils suivaient le vainqueur. Les reproches modernes en descendent : le centre serait un opportunisme (il attend de voir qui gagne pour s'allier), une ambiguïté (« ni oui ni non », des positions floues qui permettent tous les ralliements), un parti de notables (des élus locaux bien implantés, plus soucieux de leurs mandats que d'un projet national), et un contenu introuvable (que propose-t-il qu'on ne trouve ni à droite ni à gauche ?).

Les réponses centristes : le compromis n'est pas l'opportunisme mais une méthode revendiquée, majoritaire dans les démocraties européennes ; les constantes du centre (Europe, décentralisation, proportionnelle, économie sociale de marché) sont documentées sur un siècle ; et l'implantation locale est une force démocratique, pas une tare. Reste une critique plus structurelle, que les centristes eux-mêmes reconnaissent : sous les institutions majoritaires de la Ve République, le centre n'a jamais réussi à gagner seul — son influence passe par les alliances, ce qui alimente sans fin le procès en ambiguïté. À chacun de juger : cette fiche donne les arguments, pas le verdict.

Qui vote au centre ?

Les études électorales dessinent un portrait relativement stable de l'électorat centriste : plutôt diplômé, plutôt urbain ou périurbain aisé, plus âgé que la moyenne, souvent issu des régions de tradition catholique modérée — l'Ouest en particulier, terre d'élection de la démocratie chrétienne. C'est aussi un électorat modéré au sens propre : il se dit peu attiré par les extrêmes et valorise la stabilité et la compétence.

Deux nuances importantes. D'abord, cet électorat « socle » est étroit : les grandes poussées centristes (Lecanuet 1965, Bayrou 2007) se sont faites en attirant très au-delà de lui, notamment des électeurs déçus des deux blocs — les enquêtes électorales de 2007 (CEVIPOF) ont montré que l'électorat Bayrou venait à la fois de la droite et de la gauche modérées. Ensuite, cet électorat est volatil : il se reporte facilement vers la droite modérée ou le bloc central selon l'offre — ce qui explique que les scores centristes varient du simple au triple d'une élection à l'autre. Précaution habituelle : ces caractéristiques sont des moyennes issues d'enquêtes datées, pas des étiquettes individuelles — des électeurs de tous milieux votent au centre.

Ses équivalents à l'étranger

Les étiquettes ne se transposent jamais exactement. Le FDP allemand, parti libéral, joue depuis des décennies le rôle de « faiseur de rois » dans les coalitions — mais il est nettement plus libéral économiquement que le centre français, plus proche de notre droite libérale. Les Libéraux-démocrates britanniques (Lib Dems) sont l'héritier social-libéral le plus comparable au MoDem — europhiles, décentralisateurs, partisans de la proportionnelle — et leur expérience de coalition avec les conservateurs (2010-2015), suivie d'un effondrement électoral, illustre le risque classique du centre allié à un grand bloc.

La vraie différence est institutionnelle : dans les pays à scrutin proportionnel (Allemagne, Pays-Bas, Scandinavie), les partis centristes existent durablement en autonomie parce que chaque voix compte pour les sièges, et les coalitions se négocient après l'élection. Sous le scrutin majoritaire français, l'alliance se décide avant, ce qui prive le centre de sa monnaie d'échange. Comprendre cela, c'est comprendre pourquoi la proportionnelle est la revendication institutionnelle constante du centre français — et pourquoi ses adversaires y voient un calcul autant qu'un principe.

Les idées reçues

« Le centre, c'est ne pas avoir d'opinion » : faux — le centre a un corpus doctrinal réel (démocratie chrétienne, radicalisme, libéralisme social) et des positions constantes sur l'Europe, les institutions et l'économie. « Le centre finit toujours par choisir la droite » : partiellement vrai — c'est le cas le plus fréquent sous la Ve République, largement à cause du mode de scrutin, mais les radicaux de gauche et les ministres centristes de gouvernements de gauche prouvent que ce n'est pas une loi. « Un centriste ne peut pas gagner une présidentielle » : impossible à trancher sans contexte — aucun candidat purement centriste n'a jamais gagné sous la Ve, et le cas Macron 2017 dépend précisément de la question débattue « Macron est-il centriste ? » (voir la section dédiée).

Ces affirmations sont traitées une par une, avec sources et verdicts nuancés, dans le module « Vrai ou faux ? » en bas de page.

Plus d'un siècle de centrisme français

1901 — Fondation du Parti radical : En juin 1901, le Parti républicain, radical et radical-socialiste tient son premier congrès : c'est aujourd'hui le plus ancien parti politique français encore existant. Pilier de la IIIe République, il glissera de la gauche vers le centre au fil du XXe siècle.

1944 — Le MRP, grand parti de l'après-guerre : Le Mouvement républicain populaire, démocrate-chrétien, devient l'un des tout premiers partis du pays à la Libération, avec Georges Bidault et Robert Schuman. Il gouverne la IVe République et porte la réconciliation franco-allemande.

1950 — La déclaration Schuman : Le 9 mai 1950, Robert Schuman propose de placer le charbon et l'acier français et allemands sous une autorité commune : l'acte de naissance de la construction européenne — et le marqueur le plus durable du centre français.

1965 — Lecanuet met de Gaulle en ballottage : Jean Lecanuet, candidat centriste et européen, obtient 15,57 % au premier tour de la première présidentielle au suffrage universel direct — contribuant à priver de Gaulle d'une victoire dès le premier tour.

1978 — Création de l'UDF : Valéry Giscard d'Estaing fédère républicains indépendants, centristes du CDS et radicaux dans l'Union pour la démocratie française : pendant vingt ans, la deuxième jambe de la majorité, face au RPR.

1992 — Maastricht : le centre massivement pour le oui : Alors que la droite se déchire et que la gauche compte ses opposants, les centristes font massivement campagne pour le traité de Maastricht, approuvé de justesse. L'europhilie confirme son statut de marqueur central.

2007 — Bayrou à 18,57 % — puis le MoDem : François Bayrou réalise le meilleur score d'un candidat centriste autonome de la Ve République et fonde le Mouvement démocrate. Mais la plupart des élus ex-UDF choisissent l'alliance avec la droite (Nouveau Centre).

2012 — Borloo fonde l'UDI : Jean-Louis Borloo fédère les centristes restés alliés à la droite (Nouveau Centre, Parti radical, divers) dans l'Union des démocrates et indépendants — le centre « de coalition », face au centre « d'indépendance » du MoDem.

2017 — L'alliance avec Macron : la recomposition : Le MoDem s'allie dès février 2017 à Emmanuel Macron, élu président. Un espace se réclamant du dépassement droite-gauche devient dominant — en ouvrant un débat non tranché : ce bloc central est-il encore « le centre » ?

2024 — Bayrou nommé Premier ministre : En décembre 2024, François Bayrou est nommé Premier ministre — une première pour le fondateur du MoDem, trois fois candidat à la présidentielle. Pour la suite de la séquence politique, reportez-vous aux fiches d'actualité : cette fiche est à jour à la date de vérification indiquée en haut de page.

Idées reçues : vrai ou faux ?

« Être centriste, c'est ne pas avoir d'opinion. » — Faux. Le centre français dispose d'un corpus doctrinal réel et documenté, nourri par trois traditions : la démocratie chrétienne (dignité de la personne, corps intermédiaires, Europe — le MRP de Robert Schuman après-guerre), le radicalisme (laïcité, école publique, classes moyennes — le Parti radical, fondé en juin 1901, est le plus ancien parti français encore existant) et le libéralisme social. On y retrouve des positions constantes sur un siècle : l'intégration européenne (de la déclaration Schuman de 1950 au oui massif à Maastricht en 1992), la décentralisation, le scrutin proportionnel, une économie de marché corrigée par la solidarité. On peut juger ces positions bonnes ou mauvaises — mais dire qu'elles n'existent pas est factuellement faux.

« Le centre finit toujours par s'allier à la droite. » — Partiellement vrai. C'est le cas le plus fréquent sous la Ve République : Centre démocrate, CDS, UDF, Nouveau Centre puis UDI ont gouverné avec la droite — en grande partie parce que le scrutin majoritaire à deux tours force à choisir un bloc avant l'élection pour exister au Parlement. Mais « toujours » est excessif : les radicaux de gauche sont alliés à la gauche depuis 1972 et ont participé à ses gouvernements ; lors de l'« ouverture » de 1988, des ministres venus du centre sont entrés dans les gouvernements de Michel Rocard ; et François Bayrou, après avoir refusé tout ralliement à droite en 2007, a annoncé voter François Hollande au second tour de 2012. La formule exacte : une inclination structurelle vers la droite, largement fabriquée par le mode de scrutin, avec des contre-exemples réels.

« Un centriste peut gagner une élection présidentielle. » — Impossible à répondre sans contexte. Impossible de répondre sans préciser de qui l'on parle. Fait établi : aucun candidat purement centriste, autonome des deux grands blocs, n'a jamais gagné — ni même atteint le second tour — sous la Ve République. Les meilleurs scores restent 15,57 % pour Jean Lecanuet en 1965 et 18,57 % pour François Bayrou en 2007 (troisième position), résultats officiels du Conseil constitutionnel. Reste le cas d'Emmanuel Macron, élu en 2017 sur un positionnement « et de droite et de gauche » avec le soutien du MoDem : si on le classe au centre, un centriste a gagné ; mais ce classement est précisément débattu par les politistes, dont plusieurs situent son bloc au centre-droit, surtout depuis 2022. La réponse dépend donc entièrement de la définition retenue du mot « centriste ».

Sources

À lire ensuite sur Poliscop

  • La droite — Ordre, mérite, marché… et au moins huit droites différentes. Le dossier complet.
  • La gauche — Égalité, solidarité, services publics… et de nombreuses gauches, de la révolution au réformisme. Le dossier complet.
  • Le président de la République — Ce qu'il peut faire, ce qu'il ne peut pas faire — et pourquoi il est si puissant… quand il a une majorité.
  • La proportionnelle — 20 % des voix, 20 % des sièges : le mode de scrutin dont la France débat depuis quarante ans.
  • L'économie de marché — Offre, demande, prix — et la vraie question politique : quelle place pour l'État ?